| Discours: Stephanie Apotheloz,
Silvia Lieberherr, Zoff,
Stella Jegher, Amnesty International Section Suisse
Discours par Stephanie Apotheloz, 10.12.2004
Pauvres, riches, de gauche, de droite, jeunes, âgées, suissesses,
étrangères, carriéristes, sans emploi, de couleurs, blanches,
combatives, battues, universitaires, sans formation, locataires, propriétaires,
soumises, libérées, engagées en politique, sans droit civique,
célèbres, inconnues, drôles, sérieuses, travailleuses,
paresseuses, gentilles, vindicatives, blondes, brunes, gaies, tristes, aimables,
désagréables, féministes ou pas.
Nous sommes toutes ces femmes. Nous sommes multiples et diverses. Nous sommes
différentes les unes des autres. Mais quelles que soient nos vies, nous
partageons une condition similaire, nous sommes confrontées à
des situations semblables, simplement parce que nous sommes femmes et que nous
vivons dans un pays, et dans un monde, qui ne respecte pas encore réellement
les femmes.
***
En 1928, après déjà 50 années de mobilisation,
les suffragettes, courageuses pionnières de la cause des femmes, se rassemblent
en cortège, devant ce même palais fédéral. Elles
traînent derrière elles " l'escargot du suffrage féminin
", pour symboliser la lenteur avec laquelle est traitée leur revendication.
Le oui de 1971 mettant encore 43 ans à venir, nombre d'entre elles n'auront
jamais profité de ce droit fondamental d'être reconnue comme citoyennes
de leur propre pays.
Bien entendu, depuis ces 30 dernières années, que de changements,
que d'évolutions ! L'égalité entre femmes et hommes entre
dans la constitution, dix ans plus tard, suivra une loi d'application, mais
également un nouveau régime matrimonial, une augmentation de la
proportion des femmes dans les universités ou encore dans le monde du
travail.
Seulement, tout reste encore à faire !
Trois pas en avant, deux pas en arrière scande la chanson.
" Parce que les femmes, premières concernées par le chômage
et les emplois précaires, sont particulièrement touchées
par la pauvreté en Suisse, d'autant plus quand elles ont des enfants.
" Parce qu'alors que le Rwanda atteint quasiment la parité, nous
n'avons qu'à peine une femme sur quatre parlementaires en Suisse.
" Parce la Suisse, pays prospère, nous propose une politique familiale
désastreuse. A quand suffisamment de crèches, l'harmonisation
des horaires scolaires ? Sans un coup de pouce, le taux de natalité continuera
de baisser, car les femmes renonceront encore à faire des enfants.
" Parce qu'après 60 années de débats, nous accouchons,
enfin, mais dans la douleur, du plus modeste congé maternité d'Europe.
" Parce que ne pas permettre aux femmes (et aux hommes) de concilier travail
et famille sans discrimination salariale ou de carrière, c'est un vrai
gâchis de leurs compétences.
" Parce que s'il faut être deux pour faire des enfants, dans 9 couples
sur 10, ce sont encore les femmes qui assument seules l'entier de la responsabilité
des tâches ménagères et éducatives
" Parce qu'il n'y a pas, en Suisse, de protection contre le sexisme. Insultez
les femmes, ridiculisez-les dans vos publicités, sous-entendez qu'elles
n'ont pas de morale dans votre article, profitez d'une blague pour nier leur
intelligence, manquez-leur de respect, n'hésitez pas, la Suisse n'a pas
les moyens de s'en formaliser.
" Parce que si cela fait des années que les femmes ont pénétré
les hautes écoles, elles sont encore sous-représentées
dans les filières techniques, au sein du corps professoral ainsi qu'au
plus hauts niveaux de responsabilités dans les entreprises
" Parce qu'à compétences égales, pour un travail
semblable, les femmes sont encore trop souvent moins rémunérées
que leur collègue masculin
" Parce que les femmes assurent les 2/3 du travail non rémunéré.
Imaginez-vous que rien que le travail domestique et de prise en charge, s'il
était rémunéré, ferait gagner aux femmes 140 milliards
de francs par an. J'entends, vous avez certainement déjà eu 140
francs en main. Et bien, imaginez que vous multipliez cette petite pile 1'000
fois. Vous le faîtes une première fois, une deuxième fois
et encore une troisième fois… Et vous avez là plus de pièces
d'un franc qu'il n'y a d'étoiles dans le ciel ! Vous ne croyez pas qu'il
y a là assez de budget pour les crèches ?
Pour toutes ces raisons, et tant d'autres encore, la Suisse reste un pays profondément
patriarcal. J'entend que ses traditions, ses valeurs, ses institutions, empêchent
les femmes, mais aussi beaucoup d'hommes, de se réaliser pleinement,
de s'épanouir librement, d'aller au bout de leur potentiel.
Rien ne justifie pourtant cette situation, parce que nous n'avons pas le gène
de la lessive, ni eux celui du bon sens politique.
Il y a donc encore du chemin à faire.
Or ce chemin, nous devons le faire toutes ensembles, malgré nos différences.
La Veille des Femmes qui se termine aujourd'hui a été un formidable
exemple de cet élan solidaire spontané et collectif. Ce 10 décembre
aura eu ça de bon. Dans cette lignée, de nombreux mouvements de
femmes se sont organisés, tel que les différents collectifs de
"femmes en colère", qui, suite à une mobilisation efficace,
étaient venu fêter à la Veille des Femmes, la victoire concernant
l'AVS en mai dernier.
Ce soir, la porte de la caravane se referme, mais une fenêtre s'est ouverte…
A nous de maintenir vivaces, chacune à sa manière, les énergies
issues de ce formidable vent nouveau... Ensemble, dans nos diversités,
n'oublions pas qu'un autre monde reste à créer.
A nous, les femmes de saisir notre destin.
A nous d'exiger que cette situation change, que l'on respecte nos droits et
besoins fondamentaux.
A nous de nous rassembler et de nous organiser pour nous faire entendre.
A nous d'être vigilantes. Que ce soit en politique, mais également
à la maison, avec nos ami-es, à notre travail, dans les écoles.
Chaque jour, partout, toujours, nous devons exiger d'évoluer dans un
monde sans discrimination.
Nos revendications sont justes et primordiales. Elles sont aussi légitimes
que celles de ces pionnières rassemblées en 1928 sur cette même
place fédérale. Nous voulons avoir le droit de citer dans notre
pays.
Quant à vous, hommes sensés et solidaires, votre soutien est
essentiel.
Alors, osons l'utopie, Mesdames !
Osons tout simplement.
Et, rappelons-nous les mots de Gloria Steinman :
"Il ne s'agit pas d'une simple réforme (…). Il s'agit, réellement,
une révolution"
Merci
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